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«Le
Jazz Virtuel» ou les méandres des collages musicaux jazzistiques
Article du 1er janiver 2008 par
“Beethoven” Jean-Michel Reisser
En 2007, les
maisons de disques et certains artistes ont fêté plus ou moins dignement les
nonante ans d’Ella Fitzgerald (1917-1996). On y voit beaucoup de publicité
concernant pas mal d’albums que l’on n’avait plus vus depuis un longtemps, ce
qui est une bonne chose car notre chanteuse enregistra une pléthore de séances
indispensables dans le genre.
Dans toute cette grande production, un album fait d’ores et déjà date, même si
peu de critiques ne s’y sont aucunement penchés, ni chroniqués. Et pourtant …
Il y a une année, au début décembre 2006, au cours d’un dîner, le batteur Jeff
Hamilton me parla déjà de ce qui était entrain de se passer dans les studios à
Hollywood.
Le résultat ne se fit pas trop attendre: Ella Fitzgerald «Love Letters From
Ella» (1). Il s’agit d’un album entièrement d’inédits. Sur la pochette, rien ne
l’indique. Etonnant. La couverture est bien triste, le tout augmenté d’un manque
de goût certain: un fond noir envahissant avec une photo d’Ella de 1965, alors
que les faces présentées datent de 1976 à 1983, sa dernière période pour «Pablo»
Records. Un détail vous me direz. Mais alors pourquoi ne pas avoir mis une photo
correspondant à ces années-là?
«Concord» Records a-t-il voulu prolonger volontairement l’esprit «esthétique»
plutôt sinistre, il faut bien l’avouer, des pochettes de chez «Pablo» d’antan?
La police d’écriture n’est pas des plus adéquates, ni les couleurs non plus: on
mélange du violet clair avec du jaune clair. Tout ceci n’est donc pas du
meilleur goût et rend, du coup, la lecture de la pochette plutôt confuse.
Le livret intérieur, en noir et blanc, contient quelques photos, un texte de
deux pages écrit en tout petit ainsi que les détails de chaque morceau quasi
illisibles. Les seuls textes facilement lisibles sont quelques citations d’Ella,
les noms des producteurs ainsi que les remerciements à leurs collègues qui
participèrent à la réalisation du CD.
En clair, une telle présentation ne va pas marquer l’acheteur ni le pousser à
acheter cette plaque;d’autres albums sont bien plus porteurs en matière de
marketing et d’achats.
Donc, sur cet aspect-ci, déjà, c’est plutôt raté et magistralement, surtout
lorsqu'on désire fêter dignement l’anniversaire d’une des icônes incontournables
et irremplaçables du «Jazz». Je dirais même plus: ce n’est pas très bon, pour
utiliser un euphémisme. Votre serviteur a un tel IMMENSE respect pour cette
artiste -à qui il ne sait donner l’adjectif qui lui sied le mieux - qu’il trouve
le résultat global … assez nul. Des amateurs de mon quartier auraient fait ça
dix-mille fois mieux que ces chers supers professionnels de cette
multinationale!
Au verso de ladite pochette, on y lit les dix titres proposés avec les noms des
musiciens principaux. Deux thèmes sont tirés de la séance «A Classy Pair» avec
Count Basie et son orchestre sur des arrangements de Benny Carter en 1979;un
autre en trio avec André Prévin et NHOP en 1983 et un dernier de 1976, en duo
avec Joe Pass à la guitare acoustique. Rien à dire quand à la qualité de la
musique: elle sonne superbement!
Il reste donc six morceaux et ce sont bien ces derniers qui posent problème, à
mes yeux et pour beaucoup d’autres personnes de tous bords …
Ella Fitzgerald avec le «London Symphony Orchestra», Scott Hamilton, avec le
«Gregg Field Trio» et d’autres souffleurs? Non, ne soyez pas dupes, on vous
«fait croire au père Noël»!
En effet, le non moins magnifique batteur, leader et producteur Gregg Field
(ex-Count Basie de 1980 à 1983, remplacé ensuite par Dennis Mackrel) joua bien à
quelques reprises avec Ella en compagnie du Count à cette époque mais aucun
enregistrement «officiel» n’est paru à ce jour. On peut supposer qu’il n’en
existe pas car sinon, il en aurait inséré quelques bribes dans ce recueil. Son
ego ne l’aurait pas épargné.
Il s’agit en fait de son idée: isoler la voix d’Ella et la guitare de Joe Pass
et les faire jouer avec des musiciens actuels dont lui-même à la batterie et
avec son trio, le tout enregistré en studio en fin 2006 et début 2007.
Tous ces éléments deviennent très clairs à mes yeux. Ce CD marque une nouvelle
ère phonographique dans le monde de la musique que nous aimons tant, celle que
je nommerai le «Jazz virtuel».
Le but est de «marier» et de faire jouer, avec l’aide des ordinateurs, des
musiciens qui n’ont jamais enregistré ensemble. Mais qu’a vu et entendu
l’amateur?Rien! … Il faut dire que la réalisation technique (et musicale)
restent époustouflantes. On croirait qu’il s’agit bel et bien de séances
enregistrées à l’époque. Pourtant, il n’en est rien. Ce ne sont que des
illusions …, de véritables illusions …
Pourquoi alors proposer de telles fictions?
Remontons le temps et faisons un peu d’histoire.
L’un des tout premiers à produire un album dans le genre aux Etats Unis
s’appelle Clint Eastwood pour son film «Bird» en 1988. Le but: faire entendre
– le vrai – Charlie Parker dans un film retraçant sa carrière musicale et sa vie
privée. Mais après sélections de titres et solos incontournables du «Bird»,
force est de constater que les rythmiques souffrent d’une mauvaise qualité
d’enregistrement et, de surcroît, ne «passent» vraiment pas sur les
haut-parleurs «hi-fi» des cinémas de l’époque.
On envisage d’autres essais dont un: demander à Charles McPherson de rejouer
notes pour notes les solos sélectionnés de Parker. Mais cela ne colle pas du
tout et Charles refuse d’aller plus loin dans le projet. Après maintes
suggestions, une autre idée surgit: garder et isoler les solos du «Bird» mais en
y superposant des rythmiques actuelles. La réflexion tient la route.
Ces dernières y jouent dans le plus pur style «Bop». Clint demande alors à des
musiciens qui jouèrent avec «Bird» à l’époque de venir en studio pour «rejouer»
certains thèmes «avec lui».
Si le - tout de même - bon résultat musical n’est certainement pas aussi
exceptionnel qu’on l’espérait au départ, il faut souligner que l’exploit
technique reste un véritable tour de force et un sans précédent dans l’histoire
de la musique. Il marque tous les esprits, que cela soient ceux des amateurs,
des musiciens et autres ingénieurs du son. Les mixages en tous genres prennent
de nombreuses semaines avant d’arriver aux objectifs enfin escomptés;je passe
sur les détails techniques compliqués.
A l’écoute de ces faces, on peut entendre aisément qu’il y a «décalages» entre
les solos de Charlie Parker et ses accompagnateurs de 1988: dans le son mais
aussi dans la façon de jouer. «C’était voulu. Nous étions très clairs là-dessus»
m’avoue tout récemment Clint Eastwood au téléphone. «Nous en avions fait une
grande publicité et une attraction incontournable du film. Ce qui semblait
bizarre et presque inconcevable devint un des atouts majeurs du film. Tout était
dit sans ambigüité et écrit dans le générique du film, ainsi que sur la pochette
du CD (2). Je me rappelle que Ray Brown me donna son aval qu’à cette condition:
expliquer ce que nous avions fait avec le son et la musique pour ne pas tromper
notre public.»
Décidemment, Clint reste un vrai, un pur et dur homme de respect et de loyauté.
Chapeau!
On peut donc légitimement comprendre cette démarche qui s’avéra très spéciale et
surtout unique dans le genre.
Trois années plus tard, la chanteuse Natalie Cole décide de concrétiser son rêve
de toujours: «Depuis que mon père disparu, je chantais souvent «avec lui», sur
ses disques. Et un jour, je me suis dit: «pourquoi ne ferais-tu pas une chanson
en duo «avec lui», tout en gardant impérativement le même esprit musical et
sonore?».
«J’en parlai à ma maison de disques, Elektra (Warner Music) à Hollywood, qui fut
immédiatement très enthousiaste. Je savais que cela nécessiterait beaucoup de
temps et d’argent dans ce projet, juste pour un «single». Après écoute d’une de
mes chansons favorites, l’original de chez Capitol, «Unforgettable», même si la
qualité de l’enregistrement sonnait très bien pour 1950, je me disais que l’on
pourrait améliorer encore le tout en reprenant tout l’arrangement et les parties
orchestrales. Il fallait donc isoler sa voix, puis effectuer tous les nombreux
montages pour y arriver. Le choix des musiciens et de l’arrangeur furent
cruciaux.
Pour se faire, j’appelai Ray Brown. Il était non seulement un ami de la famille
depuis si longtemps mais il joua aussi très souvent avec mon père. Il
connaissait tous les studios ici à Hollywood, tous les mecs y travaillant et les
musiciens qui pouvaient «coller» au mieux à mes attentes. De plus, il avait déjà
une expérience similaire quand il participa à la bande son du film «Bird.» de
Clint Eastwood».
Beaucoup de gens dans le milieu pensent alors qu’elle est inconsciente et que ce
projet ne marchera jamais. «J’étais connue en tant que chanteuse «Pop», «Disco»
et «R’n’B» mais surtout pas comme chanteuse de Jazz! Mais c’est Ray qui eut
l’idée et qui me souffla: «Tout ça pour un «single»? Pourquoi
n’enregistrerais-tu pas un album entier consacré à ton père?Tu es la mieux
placée pour le faire. On engage les meilleurs musiciens et arrangeurs
d’Hollywood et je suis certain de ta réussite!»
«C’est
vrai que je n’y avais pas pensé. D’un coup, le trac m’envahit. Je doutais de
tout: de ma voix et de toutes mes capacités. Je savais pourtant que toute cette
production ne serait pas une mince affaire. Mais j’avais ma maison de disques et
Ray avec moi, donc les personnes principales pour pouvoir réaliser ce rêve
d’enfant incroyable.» (3).
Les
rêves peuvent se transformer parfois en cadeau empoisonné ...
La voix de Nat King Cole, prise directement du « master » original de chez
« Capitol », est isolée et retravaillée. Les nouveaux arrangements réalisés,
tout le monde est prêt pour l’enregistrement. A la séance, on se rend compte
que la tonalité de l’original n’est pas celle entendue et relevée par les
copistes. Il faut tout refaire, annuler les séances, reporter les dates,
certains musiciens ne peuvent plus se libérer aux nouvelles dates fixées etc. Un
vrai casse-tête.
« Nous avons passé des nuits entières pour que tout colle parfaitement avec la
voix de Nat Cole, un vrai travail de chirurgien et de chercheurs » m’avoue Ray
Brown.
« A moment donné » rajoute Natalie Cole, « je pensais que tout le monde allait
abandonner, surtout ma maison de disques car les jours de studios
s’accumulaient ; les montants des factures gonflaient à vue d’œil ! J’étais
complètement paniquée et très angoissée ».
Mais le résultat atteint des sommets dans le genre. Musicalement, le montage du
duo reste, encore aujourd’hui, parfait et un exemple dans le genre. Les
arrangements sonnent superbes, les musiciens choisis parmi les meilleurs.
Monsieur Pete Christlieb signe le magnifique solo de ténor. Le public plébiscite
alors Natalie et l’album dans son entier. Elle entame un tour du monde en
interprétant les titres du cd en compagnie de divers très bons big bands. On
l’invite également sur quasi tous les plateaux de TV du monde pour interpréter
le fameux duo avec son père. L’idée « géniale » de montrer, sur écran géant, son
père, filmé à l’époque, chantant ses parties de voix, apporte un net plus à la
présentation de l’ensemble. Cela « en jette » comme on dit.
Natalie : « Nous ne savions pas comment allait réagir le public car c’était osé.
La personnalité de mon père et la magie de cette chanson ont complètement fait
craquer le monde entier. C’était fabuleux ! Cela a relancé ma carrière
internationale de chanteuse. Au début, je ne pouvais y croire».
L’album fait désormais partie des meilleures ventes de « Jazz », plus de six
millions d’albums vendus jusqu’à ce jour ! On peut le qualifier de
« classique ».
Ray me confie : « Avec ce genre de production, cela passe ou cela casse. Mais si
cela passe, c’est seulement une fois. Arriver à tout mettre ensemble, avoir
toutes les permissions des éditeurs, les droits de chez « Capitol » alors que
Natalie est chez « Elektra », que Johnny Mandel, un homme très demandé et
vraiment pas facile à convaincre, accepte de refaire un arrangement déjà
existant et de surcroît d’un autre arrangeur, tout ceci ne peut se répéter
plusieurs fois. Ce qui se présente comme un véritable événement devient alors
une recette de facilité et « filon à succès ». Le public ne vous laisse que très
rarement refaire ce pour lequel il vous a reconnu et donné le succès. Il désire
toujours quelque chose de nouveau, de frais. C’est normal et légitime. Et puis,
dans ce projet, il y a également tout le côté argent, droits, royalties etc.
J’ai dit à Natalie : « OK, maintenant, passe à autre chose. Nous avons réussi à
jouer avec le feu sans nous brûler ? Formidable ! Mais ne répète pas
l’expérience ».
Malgré les très bons albums de « Jazz » qui suivent celui-ci, ainsi que leurs
excellentes ventes, Natalie n’entend pas les conseils du patriarche et de
l’homme d’expériences qu’est Ray Brown.
En effet, en 1996, elle enregistre un deuxième duo avec son père sur le thème de
« When I Fall In Love ». Ce nouveau projet coûte plus cher que le premier.
Johnny Mandel refuse de réitérer l’aventure. Ray Brown n’est pas contacté, et
pour causes …
Quelques jours avant sa sortie, stupeur : l’album ne peut paraître. La mère de
Natalie poursuit sa fille en justice !!! Elle affirme que sa fille ne lui a pas
demandé son accord. « De ce fait, elle salit l’image de son père en ne
respectant ni sa famille, ni ses parents, ni les héritiers directs du père. »
On apprend que notre chanteuse et « Elektra », sa maison de disques, doivent
verser une grosse somme d’argent à sa mère et sa famille pour que l’album
« Stardust » puisse sortir enfin légalement. (4). La pochette principale -recto-
a été remaniée. Selon le nouveau contrat, elle ne doit, en aucun cas, indiquer
le nom de son père. D’ailleurs, même dans la pochette intérieure, le nom de Nat
King Cole se trouve inscrit en tout petit. Il faut prendre une loupe pour le
lire. Ce deuxième duo est moins captivant que le premier. Les ventes
n’atteignent -et de très loin- pas celles de «Unforgettable ». Les relations
entre Natalie et « Elektra » deviennent alors tendues. Le label ne lui
renouvelle pas son contrat. Notre chanteuse signe chez Verve-Universal en 2002.
En cette même année 1996, Tony Bennett tente lui aussi la même expérience. Sa
maison de disques n’est pas très enthousiaste, vu la douloureuse expérience de
Natalie. Son rêve : chanter avec son amie et idole de toujours Billie Holiday.
Il lui rend hommage sur tout un album et le dernier titre (tiens, tout comme
celui de Natalie), « God Bless The Child », fait entendre le duo avec l’immense
chanteuse (5). Le résultat musical sonne certes bon mais il ne possède ni la
profondeur ni la grande classe de Natalie en compagnie de son papa dans
« Unforgettable ».
Essai beaucoup moins convainquant, celui du « merveilleux » (6) et
« fantastique » (7) altiste … Kenny « G », de son vrai nom Kenny Gorelick, pour
ceux qui l’ignorerait ! Oui, vous avez bien lu ce nom, vous ne vous trompez
pas ! Kenny frappe très fort : il décide d’enregistrer, pour RCA, un album
entier consacré à des standards de Jazz dont un de ceux-ci, « What A Wonderful
World », (8) en duo avec Louis Armstrong lui-même! La version de Louis choisie
est celle gravée en 1970 pour …RCA/Flying Dutchman justement (9) ! Vive le
marketing : moins de problèmes de droits et d’argent, ni de toutes sortes … Pour
la critique de ce titre, je préfère me taire et « jouer les silences » comme
dirait mon ami
Lalo Schifrin!
En 2005, un des nouveaux patrons du label « Concord », John Burk, découvre, en
rachetant tout le label californien « Fantasy », une bande avec les annotations
de Norman Granz : « Ray Charles & Count Basie Orchestra ». Aucune autre
information n’est mentionnée. Après écoute, il constate, avec grande déception,
que ce qu’il croyait être une rencontre fabuleuse et inédite n’existe
malheureusement pas. Sur cette même bande se trouvent un concert de Ray Charles
et son orchestre plus les « Raelettes » ainsi qu’un autre concert de Count Basie
et ses hommes, mais jamais les deux ensembles. La qualité sonore n’est pas
bonne. A part la voix de Ray qui reste bien captée, le son de l’orchestre, ainsi
que celui de Basie dans l’autre partie, sonnent quasi inaudibles. Impossible de
sortir quoi que ce soit de cette bande. Et pourtant … John réécoute sans cesse
le concert de
Ray Charles.
Ce soir-là, Ray tient bel et bien une forme impériale des plus grands jours.
Il convoque le batteur-producteur Gregg Field, qui joua avec Ray et Le Count. Il
lui fait entendre cette bande. « J’ai une idée folle » s’exclame alors John,
« crois-tu que l’on peut isoler sa voix et la « poser » sur le Count Basie
Orchestra actuel ? Je sais que c’est complètement fou mais je suis certain que
le résultat serait fameux !»
La voix retravaillée, isolée et remasterisée, on écrit de nouveaux arrangements
collant à celle-ci, le tout sonnant dans le style « Count Basien ». Cette
concrétisation voit le jour en octobre 2006. De la publicité aux heures de
grandes écoutes sur toutes les chaînes de TV du monde est diffusée. Le cd se
vend à plus de trois millions d’exemplaires. C’est un énorme succès. Si l’idée
et les résultats de la production sont de grande classe (vu la forme incroyable
de Ray Charles et la superbe performance de l’orchestre actuel de Basie), on
peut douter de l’honnêteté dite « marketing » de cette réalisation. On nous la
présente comme une véritable rencontre : « Ray Sings, Basie Swings, Ray Charles
+ Count Basie Orchestra = Genius ² » (10).
Non seulement cette rencontre n’a jamais eu lieu mais pour beaucoup, le titre
reste flou. Le Count Basie Orchestra : est-ce avec le Count lui-même ou pas ? Je
connais bon nombre de personnes qui se sont précipitées sur cet album, croyant
ce qu’on leur présentait. Elles se sont senties « abusées » après avoir pris
connaissance de la réalité, en lisant, chez elles, les textes de pochettes. Car,
après vérifications, on constate que sur certains vieux albums, le « Count Basie
Orchestra » comporte bel et bien, en chair et en os, son chef au piano.
Ce qui me surprend également, c’est la photo -pas très belle- de la couverture
recto du cd. Ray Charles y sied seul. Où se trouve donc l’orchestre actuel de
Count Basie ? Oublié ou négligé ? Ou, plus probablement, pour des raisons d’ego
légendaires du « Genius » et de ses héritiers intraitables?
Détail certes, mais je trouve ceci pas très glorieux ni respectueux de la part
de « Concord » vis-à-vis de tous les musiciens et arrangeurs qui ont œuvré à ce
brillant projet!
Après écoute de cette session, on comprend aisément le raisonnement et la
démarche fort louable des producteurs car la musique proposée sonne vraiment
hors du commun, il faut bien l’avouer!
La prochaine artiste à être « utilisée » de la sorte s’appelle Ella Fitzgerald
(voir début de la première partie de cet article). Même si la musique est bonne,
elle sonne beaucoup très « léchée », plus vraie que nature ; trop même. Ces
« inédits » n’apportent rien de neuf ni d’exceptionnel dans sa -déjà- très
longue carrière discographique. Pour fans inconditionnels seulement.
Du
côté productions françaises, mon ami saxophoniste et clarinettiste Michel Weber
me signale qu’en 1968, le groupe français « The Guitars Unlimited » gravent un
album où ils effacent alors la rythmique de certains enregistrements de Django
Reinhardt (séances de 1947 et 1953) pour harmoniser les solos du guitariste à la
façon du groupe de saxophones de Los Angeles « SuperSax » (qui eux n'ont pas
encore enregistré à l’époque). Selon Michel, « je dois dire qu'ils avaient fait
un super travail pour l'époque ». Croyiez-le ou non : cette galette vient tout
juste d’être rééditée (édition limitée) en novembre dernier ! (11) Les
critiques de l’époque se montrent très durs à l’égard de ce disque, le
qualifiant de « production morbide, irrespectueuse et complètement déplacée!»
Dans
le même ordre d’idée, le « crooner » français Jean Sablon réalise également, en
1975, un titre en duo avec Django Reinhardt (décédé en 1953), « Dinner For One,
Please, James », qui reste une jolie réussite. Signalons que Jean et Django
collaborent ensemble -pour de vrai- dès 1935.
Dans le
genre complètement raté mais à écouter si vous en avons l’occasion : le label
français « Musidisc » réédite, au milieu des années septante, un album intitulé
« Nat King Cole - Lester Young Quintet : « The
Historic All Jazz Session ». La qualité du
report de ces faces de 1939 et ou 1942 sonne moins bonne que celles parues à
l’époque. De plus, on y ajoute un horrible batteur, mal enregistré lui aussi
(les originaux n’ont pas de batteur). Cerises sur le gâteau : tous les solos de
Nat et Lester sont doublés dans chaque titre ! Les originaux avoisinent les
trois minutes (et un peu plus) chacun. Dans ce 33 t-ci, ces mêmes titres
dépassent les six minutes ! Incroyable mais vrai ! A acquérir ou à garder
absolument pour ceux qui l’auraient encore comme exemple de production
scandaleuse et surréaliste!
Mais qu’en
pensent les musiciens ? Je désirais absolument avoir leur avis sur le sujet.
Après quelques semaines d’enquête, en voici les résultats, réalisés auprès de
musiciens de tous les continents, de 20 à 90 ans. Quasi tous s’opposent à ce
genre de « nouvelles » productions. Ils pensent qu’il s’agit uniquement de
« marketing », d’essayer de vendre à tout prix et sans aucune étique des CDs
dans un marché musical à l’agonie.
Phil Woods, entre autres, ne mâche pas ses mots : « Encore un moyen pour plumer,
une fois de plus, les loyaux acheteurs ! De qui se moque-t-on ?! C’est honteux!»
Quincy Jones semble voir les choses un peu différemment. «Avec ces nouvelles
technologies, on pourra redécouvrir des artistes sous un autre angle, dans des
facettes inconnues, dans des genres musicaux également inédits. Et pourquoi
pas ? Ne réagissons pas comme de vieux conservateurs et gardiens de temples
bientôt disparus. Je ne renie surtout pas le passé car mon nom en fait partie
depuis bien longtemps maintenant. Nous devons regarder devant nous et pas
toujours en arrière. Mais ce nouveau genre musical doit être dans les mains de
grands spécialistes en la matière».
Le sera-t-il ? J’en doute … Quincy a toujours été un grand optimiste et un
utopiste vis-à-vis des réelles choses de la vie.
« Il ne faut pas oublier que dès le début des années soixante, beaucoup de
séances d’enregistrements furent réalisées d’une façon que les gens ne savent
pas toujours. Presque tous les chanteurs et chanteuses enregistrent leur voix
seule, dans un studio, sans aucun musicien. Toutes les parties musicales sont
déjà préenregistrées. On enregistre l’orchestre en premier ; cela prend deux
jours et le tout est dans « la boîte ». Ensuite, on enregistre la voix. Il n’y a
alors plus aucune contrainte. Elle peut refaire, si nécessaire, toutes les
prises sans avoir aucun autre problème de quoi que ce soit à s’occuper. Avec ce
procédé, on réduit les coûts au maximum. Travailler « en direct » avec un big
band reste périlleux et très difficile, surtout aujourd’hui. En rajoutant le
tout de cette façon successive, tout devient plus facile en termes de
réalisations et de coûts ! La chose qui peut, par contre, surprendre, est qu’il
se passe des semaines voire des mois sans que personne ne se rencontre ni même
ne se connaisse!»
Mais on perd souvent le feeling entre les participants. Je lui donne l’exemple
de l’album de Bing Crosby avec Count Basie. Ils ne se sont jamais rencontrés
pour cet album. L’orchestre fut enregistré à Los Angeles et la voix de Bing à
Londres, huit mois plus tard. La séance «ne décolle» à aucun moment. C’est la
déception, vu l’affiche alléchante proposée. (12)
«Oui, tu as raison, cela peut se sentir et s’entendre, surtout en Jazz, qui
reste une musique importante de partage entre les musiciens. Je me souviens tout
particulièrement de la séance que j’ai produite pour Peggy Lee chez « Capitol »
en 1961. C’est un bon disque mais si tout le monde avait été dans le même studio
en même temps, cela aurait été très certainement son meilleur album de Jazz!»
(Malgré les réticences de Quincy, je pense que ce disque reste un des tout
meilleurs que Peggy n’ait jamais réalisé.) (13)
Un des seuls à pouvoir exiger que tous soient dans le même studio en même temps
s’appelait … Frank Sinatra. «Exact. Et comme par hasard, la magie opérait J’en
veux pour preuves ses albums avec Basie, Duke ou celui que j’ai produit avec ce
fabuleux all stars big band. L’album se nomme « L.A. Is My Lady ». Ce fut une
des meilleures séances à laquelle j’ai participée de toute ma carrière!» (14)
Paradoxalement, ce disque ne se vend pas et reste encore, aujourd’hui, fort
méconnu du public. Sinatra d’ailleurs ne digère pas ce flop, certainement le
pire de sa carrière discographique. Son absence des studios d’enregistrements
durera alors 9 ans …
Les remarques de Quincy sont certes très intéressantes et témoignent d’une
ouverture d’esprit qui doit nous faire réfléchir. Mais elles concernent, à
chaque fois, des séances en compagnie de musiciens vivants à ces époques, même
s’ils se trouvent à dix mille kilomètres les uns des autres.
Or, dans mes exemples, il s’agit, à chaque fois, de nouvelles productions
musicales avec des artistes tous décédés. Alors, qu’en pensent-ils ?
Donneraient-ils réellement leur accord ? Personne ne peut répondre à leur place
… en tous les cas pas nous, les vivants.
Concernant l’album d’Ella, « Love Letters From Ella », je constate que le
principal intéressé et seul héritier, son adoptif, Ray Jr., ne se trouve à aucun
endroit mentionné sur la pochette. Bien étrange.
Alors que nous réserve l’année 2008 ? Pour l’instant, je ne peux rien écrire de
concret mais à entendre certaines informations, « de nouveaux projets musicaux »
concernant Count Basie, Frank Sinatra, Bill Evans, Miles Davis et Louis
Armstrong sont en discussions. Certains producteurs affirment que cela
relancerait l’intérêt pour le Jazz qui dégringole à vu d’œil. On ne peut nier
l’évidence certes mais ne faut-il pas réfléchir à ce problème en tant qu’Art,
longévité et fidélité ? Et d’essayer de trouver d’abord d’autres solutions?
Nos musiciens de Jazz, de quels styles, âges ou provenances que ce soient nous
ont toujours été fidèles. Nous devons absolument garder cette confiance. Faire
n’importe quoi avec n’importe qui affaiblira encore plus l’Art musical et ses
défenseurs.
A quand, alors, la réunion au sommet : « Ornette Coleman meets the Original
Dixieland Jass Band » ? Mais je peux vous proposer encore dix fois mieux : je
viens d’apprendre que Britney Spears adore les trompettistes. Donc, je suggère
immédiatement : «Britney Sings, « Sweets » Edison Swings»! (quel admirable
titre, n’est-il pas ?).
Non, ne nous laissons pas abuser par ces nouveaux managers et producteurs
« picsous» de la nouvelle génération. Ils vont essayer, à tout prix, de nous
faire prendre des vécies pour des lanternes! Mieux encore : de nous les faire
écouter puis acheter! Ne soyons donc pas dupes!
Je vous souhaite le bonjour! Nous vivons une époque moderne. (15)
Notes
(1) Ella
Fitzgerald «Love Letters From Ella», (1976-1983 + 2006, 2007),
Concord-Universal
8807230213. Commandez ce CD chez
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(2)
«Bird», musique du film, (1988), Sony-Jazz 44299. Commandez ce CD chez
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(3)
Natalie Cole «Unforgettable: With Love», (1991), Elektra 61049 (Warner Music).
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(4) Natalie
Cole « Stardust », Elektra/Asylum 7559619902 (1996). Commandez ce CD
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(5) Tony Bennett « On Holiday », Sony-Columbia 67774 (1996).
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(6) + (7) penser leurs antonymes svp! Merci beaucoup!
(8) Kenny « G » « Classics In The Key Of « G », RCA 07822190852 (1999).
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(9) Louis Armstrong « And His Friends », RCA Bluebird 9026639612 (1970).
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(10) « Ray Charles Sings, Count Basie Swings », Concord 088072 30026 (2006).
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(11) « Django Reinhardt joue avec les Guitars Unlimited », Barclay-Universal
5302162 (1968). Commandez ce CD chez
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(12) Bing Crosby & Count Basie « Bing ‘n’Basie », DayBreak/Emarcy 8247052
(1972).
(13) Peggy Lee & Quincy Jones Orchestra « Blues Cross The Country », Capitol
20088(1961). Commandez ce CD chez
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Amazon.com.
(14) Frank Sinatra & Quincy Jones Orchestra « L.A. Is My Lady », Qwest
7599251452(1984). Commandez ce CD chez
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(15) Citation célèbre - que je trouve fort à-propos d’insérer ici - du
journaliste, écrivain, homme de radio et de TV français Philippe Meyer.
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